mythographies
Et si le réel représentait la peinture...
On l’appelle Mr T depuis que lors d’une soirée entre
amis en lieu et place de participer aux conversations
dans l’atmosphère musicale des fumées de cigarette
il s’était consacré scrupuleusement à faire et servir
du thé pour tout le monde. Mr T n’est pas noir, n’est
pas costaud, n’a pas de chaîne en or, correspondant
ainsi d’une façon géométrique au personnage de la
série télévisée Agence tous risques, ce qui agit
comme un fixateur sur un surnom comme il s’en
invente et s’en oublie couramment.
Peinture criarde, contrastée, étrange tranquilité de
compositions cauchemardesques. Un des éléments
figurant sur la toile produit chez moi une impression
de déjà-vu. C’est un visage qui réapparaît sur
plusieurs des toiles. Je dois rapidement me rendre à
l’évidence que ce visage ne me fait pas penser à
quelqu’un d’autre que Mr T lui-même, Mr T qui m’a
amené dans cette galerie en m’annonçant tranquillement
qu’il allait voir dans la rue d’à-côté si tout se passait
bien à l’exposition de sa copine. Plongé dans
cette situation une pensée a fait irruption dans mon
esprit: Hye Ryon Park composerait dans sa vie
comme elle composerait dans ses toiles. Les différents
épisodes de son parcours personnel s’assembleraient
selon les mêmes gestes qui structurent les
compositions de ses toiles. Ou, plus précisément, le
parcours personnel de l’artiste serait en lien
constant et peut-être quasi-confondu avec sa pratique
de peinture. Les divers assemblages de sa vie
trouveraient des appels, des encouragements, dans
sa peinture. Une pratique artistique deviendrait ainsi
une éthique, une discipline de vie, un éclairage. Le projet
artistique ne serait plus dans ce cas une ligne
mais une boucle et l’action de l’artiste pourrait intervenir
à n’importe quel point de cette boucle.
la double-vie des images
Des personnages et des décors s’intègrent dans des
compositions qui prennent la forme et l’atmosphère
de scènes. Leurs postures sont très canoniques, très
protocolaires, très artificielles. Leurs caractères sont
concentrés, comme des condensés de divers registres
de la figuration allant des miniatures du moyenâge
au style très caractéristique des photos d’amateurs
faites lors d’événements familiaux (mariages,
fêtes familiales diverses ) en passant notamment par
l
a peinture de la renaissance. Plusieurs personnages
paraissent poser à notre regard, le croiser. Tandis
que d’autres sont dans des poses typiques de mouvements
et gestuelles canoniques, artificiels, issus de
divers artifices de la peinture historique. Le climat qui
se dégage, bien que tirant abondemment parti de la
figuration, n’est pas du tout réaliste, ne se basant
pas du tout sur une réalité mais sur une théâtralité
folle, parfois convulsive. L’artiste joue des divers registres
de figuration dans une approche de second
degré, les divers styles historiques et contemporains
intervenant dans ses oeuvres sur le même plan que
des personnages ou des décors.
Le travail de composition des toiles est parcouru de
dérapages par rapport à celui de la tradition picturale
occidentale, des dérapages d’anti-composition. Il n’y a
pas systématiquement d’architecture d’un ensemble
visuel. Il n’y a pas de profondeur de champ. La surface
picturale n’évoque pas, du moins pas au sens optique,
un espace visuel réel. Les traces de volume, via un
travail d’ombres notamment, restent confinées au
niveau des figures et ne se développent pas vers l’espace
tridimensionnel. Les figures ne s’ancrent pas
dans ce type d’espace optique mais dans un espacesurface
qui est formalisé spécifiquement par l’artiste.
C’est une peinture de surface. Ce n’est pas un
compte-rendu (au sens de figuration) ou une évocation
de quelque chose qui se passe par ailleurs dans
un autre espace ou un autre temps mais bien quelque
chose qui est là en train d’avoir lieu devant nous.
De plus l’ensemble visuel qui naît de cette réunion est
complètement improbable, au sens où sa cohérence
n’a pas de lien avec le référent optique perspectiviste.
Ce qui disparaît dans la position que nous, en tant que
spectateurs pouvons trouver vis-à-vis de cette peinture
c’est la prise de distance. D’un point de vue optique
les toiles sont très proches du regard car sans
profondeur de champ, sans distances dans les compositions,
pas de distance non plus entre les toiles et
le regard. Pour trouver de l’espace il faut d’abord rentrer
dans ce non-espace optique qui se colle au
regard. Car l’espace n’est pas de nature optique ici et
ne procure pas un point de vue, au sens optique, au
regardeur. L’espace apparaît après que l’on ait basculé
dans la toile, dans une possibilité qui nous est donnée
de jouer avec ces figures, de laisser survenir ce qu’elles
produisent comme impression dans leur montage.
Il y a un certain climat de collage dans cette construction,
comme si des figures étaient extraites de diverses
situations où elles se trouvent normalement et
réintroduites pour ainsi dire telles quelles sur un
même plan. Le mode d’apparition des figures fait
référence aux médias de masse, y compris les figures
issues et comme découpées de la peinture historique.
En effet dans notre quotidien nous sommes
dans un monde dans lequel il nous est bien plus fréquent
de voir des reproductions de peintures historiques
que ces peintures elles-mêmes.
Cet art du collage suggère en amont un art de la
découpe, une pratique consistant à découper dans le
réel des images. Ces figures, prises chacune isolément,
pourraient être considérées comme des images
indépendantes. Dans les citations iconographiques
qu’elle opère l’artiste saisit non seulement les
motifs mais également des traces de l’environnement
dans lequel ils sont intégrés dans leur composition
d’origine, que celle-ci soit une peinture classique
ou une image de magazine, ou même un souvenir
personnel. La découpe se produit par un phénomène
de souvenir qui, au niveau des impressions, met sur
le même plan des visions qui proviennent de sources
complètement hétéroclites. Des figures anachroniques
entretiennent des relations, un peu à la manière
des phénomènes apparemment absurdes qui apparaissent
dans les rêves. Chez Hye Ryon la vue fonctionne
comme souvenir qui peut être instantané et
simultané à la vision. La vue est vision, c’est-à-dire
qu’elle est plus que simple information rétinienne. La
vue-vision est une projection. Ce qui est vu contient un
potentiel de vie et d’évolution dans une situation qui
peut être totalement autre que celle dans laquelle
cela est vu. Ainsi des éléments figuratifs sont extraits
de leur milieu visuel d’origine avec un peu du climat
dans lequel ils baignaient dans ce milieu, ce bout de
climat ou d’atmosphère qui constitue leur caractère.
la peinture et ses organes
Mais c'est la pâte spécifique de la peinture qui intègre
des motifs hétéroclites. On peut déterminer deux
strates dans cette peinture: une première sur le plan
du figuratif et une seconde sur le plan de l'abstrait ou,
pour mieux dire, sur le plan de la présence concrète
des matériaux travaillés et agencés. Et c'est dans
cette deuxième strate que se situe la représentation
de l'espace dans lequel ces images font irruption. Cet
espace n'a pas d'existence à laquelle il pourrait se
référer sur le plan visuel. C'est un espace qui est
représenté par l'utilisation, et donc la marque sur la
toile, d'une peinture très diluée, quasiment un jus
coloré. Ainsi les toiles semblent en train de se faire
dans un grouillement de traces de pinceau. Elles ont
un fort caractère organique. Nous voyons l'organisme
de la toile et c'est cet organisme qui opère, qui
procède à, la représentation.
Pendant ce temps les figures arrivent dans une toile
par surgissement. Elles surgissent d'un recoin
méconnu de l'esprit, celui de l'artiste sans doute mais
aussi du nôtre de par le regard que nous portons sur
ce qui nous est présenté, de notre participation à
notre propre regard. Avec leurs couleurs appuyées,
saturées, criardes, leur évocation de matières organiques
aussi bien que de mass-industrie ces figures
font l'effet d'éléments provenant de nos cauchemars.
C'est-à-dire que ce n'est pas un cauchemar que nous
voyons mais un cauchemar que nous vivons, auquel
nous participons. Pourtant la situation créée par ces
toiles ouvre le champ du cauchemar pour se concentrer
sur ce qui en constitue la dynamique. L'artiste ne
s'intéresse pas au cauchemar en soi en tant que fait
statique et point d'arrivée. Ce qui intéresse Hye Ryon
là-dedans c'est le principe actif, un mode de montage
par l'esprit en quelque sorte. Il s'agit de faire quelque
chose de ce qui ne surgit normalement que de nos
mauvais rêves. Ici les figures ont une prégnance comparable
à celles provenant de mauvais rêves et qui
nous poursuivent parfois toute la journée bien après
notre réveil, qui se tapissent en divers coins d'une
journée. Pourtant c'est essentiellement en terme
d'impact, de force, de prégnance, que ces figures
comportent un climat de cauchemars. Tandis que
leur évocation, ce à quoi elles se rattachent et évoquent
sur le plan figuratif, peut être tout-à-fait joyeux
et qu'en tout cas leur apparition dans cet espace
visuel est quelque chose de jubilatoire. Il y a bel et bien
ce paradoxe entre des traces de morbide et de cauchemardesque
et la jubilation à laquelle elles participent.
Il y a une dimension de rite chamanique en cela.
La joie n'est pas incompatible avec la souffrance, la
douleur, la tristesse et la dureté de certains passages
de l'existence. La dureté des toiles de Hye Ryon
provient du fait que l'artiste fait remonter à la surface
et à notre regard le travail organique de notre esprit
et donne une dimension organique à une esthétique.
C'est une peinture qui fait penser à la saleté. Mais ce
n'est pourtant pas de saleté qu'il s'agit mais d'organique,
d'un cycle de composition-décomposition, de la
transfiguration d'un cycle vital, d'une écologie de
l'image et de nos images. Ici l'image n'est plus idéale
mais saisie dans le vif de sa construction par l'esprit
humain. Hye Ryon s'intéresse en fait à la façon dont
l'esprit se fabrique des images.
Nous ne sommes pas exactement dans un espace du
rêve ni du cauchemar, ni d'un quelconque sommeil
paradoxal. Nous sommes en présence d'un phénomène
de remontée à la surface d'impressions fortes,
impressions de la vie qui marquent encore l'artiste à
l'heure actuelle. Ces impressions sont envahissantes
au sens où, bien que ne correspondant plus à des
événements en train de se produire, elles font irruption
dans le présent de la personne qui travaille ces
toiles. N'étant pas astreints à connaître les anecdotes
sur lesquelles reposent les figures présentes
dans les toiles ce qui nous parvient c'est la gymnastique
de coexistence avec des souvenirs envahissants.
Le trafic des saints
Des personnes existant et vivant dans la réalité peuvent
voir des images d'elles apparaître aux côtés
d'images issues de l'histoire de la peinture. C'est à
une usine à mythes qu'on a affaire. Car ce n'est pas à
un art du portrait que l'artiste s'adonne mais à une
représentation de relations entre des personnes et
sa propre vie. Dans cette usine à images des personnes
relativement anonymes deviennent des caractères
tandis que des icônes de la peinture historique
aussi bien que de mass médias à sensations se trouvent
investis d'un rôle métaphorique.
Dans cette peinture interviennent et se combinent
trois géométries religieuses: le monothéisme, le polythéisme,
le chamanisme. Le monothéisme fournit
ses icônes. La pluralité de ces icônes monothéistes
mélangées avec des icônes profanes établit un théâtre.
C'est le chamanisme qui opère le montage, le
chamanisme en tant que apparition personnelle des
images mythologiques. On assiste à un démontage
du monothéisme pour réinjecter les saints dans un
polythéisme. Les saints ne sont plus dans une géométrie
convergeant vers un référent unique, assujettis à
ce référent, mais dans une situation récréative, une
récréation de saints.
imagination en temps réel
La toile est la situation dans laquelle apparaît et se
développe la pensée. Le système de la peinture ne
repose pas sur une architecture de projet, sans
doute beaucoup plus dans une architecture de
recherche, au sens où l'artiste n'exécute pas un plan
qu'elle aurait pré-établi (études préparatoires à un
tableau précis par exemple). Le moment de la peinture
fonctionne par aller-retours tendus et constants
entre ce qui apparaît sur la toile et la constellation qui
se met en place dans le flux continu de l'esprit de Hye
Ryon. Une forme, une figure, ne trouve sa place sur la
toile que si elle est en résonance avec une constellation
imaginaire. Inversement une forme qui veut bien
apparaître sur une toile est le signe d'un noeud de
questionnement, d'une énigme en train de se résoudre.
Des choses qui auparavant paraissaient inconciliables
arrivent alors à cohabiter et à développer des
inter-relations.
Hye Ryon ne rencontre que des mythes et ne peint
que des mythes. Les personnes, les lieux, les situations
qu'elle rencontre et parmi lesquels, avec lesquels
elle vit ont une occurrence dans sa peinture en
tant que mythes. Les rencontres sont des signes et
font signe. Les personnes et les situations rencontrées
dans la vie sont des personnages et décors
venus de l'autre monde, celui que l'on ne parvient pas
facilement à figurer, qui n'est que marginalement
représenté tant dans les arts que dans les médias. Il
s'agit de réinstaurer le lien entre deux domaines, l'un
réel et l'autre imaginaire. Ce lien est constamment en
train de se réparer par la pratique d'invention d'une
peinture par Hye Ryon Park.
Luc Kerléo